Pensées de la mi-juillet
Ce blog/newsletter est censé être un recueil de plusieurs choses, y compris de quelques réflexions sur divers sujets. Bref, un lieu pour développer un peu plus certaines idées que les quelques centaines de caractères autorisés par les réseaux sociaux ne permettent habituellement pas. Donc aujourd'hui, quelques pensées, sans fil rouge ou cohérence particulière.
Comme vous le savez certainement, je suis professeur dans une université japonaise, et il y a un petit détail qui à la fois m'amuse grandement, mais m'agace aussi un tout petit peu. C'est la façon dont les rares étudiants occidentaux se comportent avec moi, quand ils me croisent.
Quand je marche sur le campus, les étudiants japonais m'ignorent, pour la plupart. Ceux qui me connaissent, qui ne me détestent pas ou qui ne sont pas timides maladifs, me disent bonjour, parfois un peu plus s'ils me connaissent bien. Bref, rien d'anormal, c'est juste pour vous expliquer ce qu'est justement "la norme" sur le campus.
À noter toutefois que, quand je croise un étudiant dans un couloir désert, il ou elle me dit généralement bonjour, même s'il ne me connaît pas. Là aussi, c'est la norme de politesse locale.
Les étudiants étrangers non occidentaux (qui constituent la grande majorité des étudiants étrangers) se comportent plus ou moins comme les étudiants japonais. Soit ils ne font pas attention à moi, soit ils me saluent d'un petit signe de tête et c'est tout (sauf dans les très rares cas où je les connais).
Les étudiants occidentaux (européens pour la très grande majorité), eux, font toujours leur possible pour "ne pas me voir", même quand il est clair qu'ils m'ont vu. Et si vraiment ils n'ont pas le choix et sont obligés de croiser mon regard (je fais habituellement mon possible pour que nos regards se croisent), ils feront au mieux un petit signe de tête, le plus petit possible, avec une expression presque gênée. Au pire, ils me regardent d'un air presque inquiet, comme s'ils étaient pris au dépourvu et ne savaient plus quoi faire. Je n'engage jamais la conversation, je dis juste "hello" et je fais un signe de tête, puis je continue ma route.
Il y a parfois des exceptions : l'an dernier, j'avais discuté avec deux étudiants allemands très sympas, mais je ne les ai jamais revus (les étudiants étrangers ne restent souvent que six mois). Mais dans la vaste majorité des cas, ce qui se passe, c'est ce que je décris dans le paragraphe précédent : ils font tout pour ne pas communiquer avec moi.
J'essaie de comprendre pourquoi. J'imagine que c'est un mélange de quatre choses. D'abord, une réaction assez similaire à celle des touristes occidentaux quand ils croisent un immigré lui aussi occidental. Ils font aussi semblant de ne pas le voir. Quand j'en ai discuté sur le web, on m'a rétorqué que si nous étions en Europe, nous ne ferions absolument pas attention à l'autre, alors pourquoi le faire au Japon ? Eh bien, justement parce que nous sommes au Japon, et les deux seuls Occidentaux dans la rue, et que faire comme si ce n'était pas le cas est vraiment artificiel et presque hypocrite. Notez que je parle ici de situations se déroulant dans mon coin du Japon, où les Occidentaux sont rares, pas dans les lieux touristiques ou à Tokyo.
Ensuite, je ne sais pas si c'est toujours le cas, mais quand les Occidentaux étaient plus rares au Japon, il y avait aussi ceux et celles qui découvraient enfin leur Japon fantasmé depuis des années, et ce rêve se retrouvait soudain ruiné par la présence d'un autre Occidental, ce qui détruisait la pureté de l'expérience du premier ou de la première. Ils étaient en outre rappelés à leur rôle de touristes et non de découvreurs d'une terre mystérieuse et encore vierge.
Finalement, je pense être le dernier Occidental à porter encore un masque sur le campus. Pour ces jeunes de 18-20 ans qui n'en avaient sans doute pas plus de 16 la dernière fois qu'ils ont vu des gens porter des masques dans leur pays, cela doit être très surprenant, voire déroutant. Comme beaucoup d'Occidentaux, le simple fait de voir un masque sur un visage les ramène à une réalité qu'ils feignent d'oublier (quand ils ne l'ont pas vraiment oubliée). Donc, tout faire pour ne pas avoir à communiquer avec moi, même du regard, devient impératif à leurs yeux.
J'espère que c'est la troisième option. Toutes les autres sont bien tristes.
La deuxième partie du post est réservée aux membres pour la simple raison que si certains yeux tombaient dessus, elle mettrait des gens en colère, et le filtrage des trolls n'est pas encore très développé sur Ghost. Et je suis trop vieux pour les flame wars.