Apocalypse à la Plage
La crise climatique, au début, on ne la voit pas.
Quand on commence à la voir, c'est à travers un écran, aux infos. Ça se passe à l'autre bout du monde, dans des lieux que l'on ne connaît pas et où l'on ne se rendra jamais.
Puis, on la voit toujours aux infos, mais cette fois dans des lieux que l'on connaît, parfois très bien.
Mais un jour, on la voit soudain en vrai. Il n'y a plus d'écran. C'est nous qui la filmons et qui faisons l'info.
Et finalement, c'est nous l'info : c'est nous, nos maisons, notre lieu de vie en train d'être détruit que les médias et les gens viennent filmer.
J'ai passé la majeure partie de ma vie d'adulte à l'étranger, dans deux pays et régions où les catastrophes naturelles sont monnaie courante. D'abord en Floride, régulièrement frappée par de violents ouragans, puis maintenant au Japon, le pays des tremblements de terre par excellence (un violent séisme a encore frappé la région de Kumamoto hier), sans oublier les typhons assez fréquents (mais bien moins violents que les ouragans floridiens, sauf peut-être dans l'extrême sud du pays).
En France, nous ne sommes pas habitués aux catastrophes naturelles. Le pays dispose d'un climat presque parfait : ni trop chaud, ni trop froid, ni trop sec, ni trop humide. Il n'y a pas de plaques tectoniques qui ont la bougeotte, pas de volcans, ni rien de ces forces de la nature qui font peur quand on les voit aux infos, mais qui restent bien abstraites pour les Français et la plupart des Européens.
Mes proches s'inquiètent souvent pour moi, mais si dans ces régions du monde, ces catastrophes naturelles sont tout autant d'épées de Damoclès au-dessus de nos têtes, on y est aussi préparé de façon difficile à imaginer pour quiconque n'y est pas. (Par exemple, le séisme d'hier a fait une dizaine de morts, un bilan qui va certainement s'alourdir au fil des jours, mais s'il avait eu lieu dans tout autre pays au monde, les victimes se compteraient probablement par milliers).
Mais la crise climatique est venue tout chambouler, car, ironie du sort, même si elle touche la Terre entière, elle ne la touche pas de manière équitable. Et... L'Europe de l'Ouest en général et la France en particulier font partie des régions du monde où ses effets seront bien plus dévastateurs qu'ailleurs, ou du moins bien avant de nombreux autres endroits.
Les Français adorent dire que "c'est partout pareil" quand on leur souligne un problème bien de chez eux. Parfois c'est pour se dédouaner d'une mise en cause implicite, parfois pour atténuer un sentiment de culpabilité, mais aussi parfois par une sorte de modestie qui les pousse à refuser l'idée que leur pays puisse être unique dans tel ou tel domaine.
Sauf que non, ce n'est pas partout pareil.
Et cette fois-ci, c'est la France qui est et qui va continuer d'être plus touchée que bien d'autres parties de la planète.
Ceci me terrorise bien plus que tous les ouragans et tremblements de terre du monde. Pourtant, cette fois-ci, c'est moi qui vois, à travers un écran, ces événements-là se produire à l'autre bout du monde. Mais cet autre bout du monde n'est pas une terre inconnue. C'est là que j'ai grandi. Et deux fois cette année, j'ai vu cette région meurtrie par la crise climatique. L'hiver dernier, la crue de la Garonne a inondé une grande partie de ma région natale. Et maintenant, c'est cette forêt que j'aime tant, où j'ai passé bien des étés, qui est menacée. Je connais bien mieux le département des Landes, mais depuis ma toute petite enfance, je me suis aussi rendu un grand nombre de fois dans cette partie de la Gironde, entre Bordeaux, l'océan et Arcachon. Tous les lieux que l'on voit en flammes en ce moment, je les connais. Je peux presque tous les rattacher à des souvenirs, des expériences, des visages.
Donc, oui, par deux fois cette année, j'ai vu des régions qui me sont très familières, que j'appelle "chez moi" (au sens large — mon vrai "chez moi", ma ville natale où vivent encore mes parents, est pour l'instant toujours épargné), se faire plus que malmener. Une forêt qui brûle, un incendie hors de contrôle, c'est bien plus traumatisant qu'une crue dans une région où l'on n'y était plus habitué, mais qui a historiquement souvent eu lieu.
Et pour en revenir au petit texte du début, l'époque où nous voyions cela se dérouler dans un coin du monde inconnu est révolue. Nous en sommes maintenant tous à diverses étapes des phases suivantes. La grande majorité d'entre nous n'en est encore qu'à observer les effets de cette urgence climatique, mais jusqu'à quand ?
Ceci nous conduit à cette photo qui est en train de faire le tour du monde. Je n'ai pas besoin d'expliquer pourquoi : elle est d'une rare force évocatrice, en plus d'être belle, de cette façon perturbante qu'a l'horreur d'être parfois belle.
La photo est souvent suivie de nombreux commentaires sur les réseaux sociaux. Une grosse majorité enfonce des portes ouvertes, comme souvent. Certains veulent faire briller leur culture, mais on voit bien qu'ils n'ont pas lu La Société du Spectacle dont ils ne savent citer que le titre sans trop connaître le contenu. Mais une partie de ces gens ne parle pas tant de la photo elle-même que des personnes qui y figurent, et presque toujours en des termes peu flatteurs, voire carrément critiques.
Je sais que c'est devenu une habitude sur Internet (et ailleurs) de se présenter comme étant pur et sans reproches, et de porter à longueur de journée des jugements sur les autres qui ne sont pas comme nous. Personnellement, c'est quelque chose que je commence à trouver assez pénible, d'autant que ce n'est pas du tout l'apanage d'un "camp" mais bien de tous, des réactionnaires les plus autoritaristes aux militants les plus progressistes, même si les méthodes ou les rhétoriques diffèrent.
Et donc, ce couple sur la plage, dont on ne sait rien (et j'espère qu'il en restera ainsi), se retrouve attaqué pour sa passivité face au drame qui se joue devant eux. Pire, ils en feraient un spectacle dont ils sont les spectateurs. Il est vrai que la photo est un peu trompeuse et, vue de manière isolée, elle peut sembler être à charge contre eux. Ce couple semble seul sur la plage, comme si tout le monde était parti sauf eux. Mais si l'on regarde les autres photos prises quelques secondes avant ou après, on comprend qu'il n'en est rien. Il y a peut-être moins de monde que d'habitude sur cette plage (la plage du Moutchic, au bord de l'étang de Lacanau ; je n'y suis allé qu'une fois), mais elle est loin d'être déserte. Quoi qu'il en soit, ce qu'ils font – aller quand même à la plage malgré la catastrophe de l'autre côté du lac – serait répréhensible. Mais pourquoi exactement ? Parce qu'ils sont bien installés face au "spectacle de l'horreur" ? Parce qu'ils sont des voyeurs ?
Et nous ? En quoi sommes-nous différents d'eux ? Bien installés dans nos canapés ou à nos bureaux, nous contemplons nous aussi le spectacle de l'horreur à travers nos écrans, comme de vulgaires voyeurs !
En quoi le fait d'être sur place, sans écran entre eux et le "spectacle", rend ce regard répréhensible ? N'aurions-nous pas fait de même si nous aussi nous y étions ? Aussi horrible que soit cet incendie, aurions-nous détourné le regard, serions-nous partis si nous avions pu être témoins de la scène, d'autant plus que nous étions protégés par ce lac ?
Certains diront qu'ils ne seraient pas restés, qu'ils seraient partis. Mais pour aller où ? Chez eux ? Où est ce "chez eux" ? Encore une fois, nous ne savons rien de ces gens, mais le fait que la plage soit à moitié vide me fait penser que la population locale susceptible de se rendre au lac, mais pouvant rester ou rentrer chez elle (en d'autres termes, les Bordelais), l'a fait. Ce n'est qu'une supposition de ma part, mais j'ose croire que ce couple sont des vacanciers, vivant peut-être à des centaines de kilomètres. Leur faudrait-il tout annuler, rentrer chez eux et mettre fin à leurs vacances (et probablement perdre l'argent de leur réservation), alors qu'au moment de la photo, ils sont en totale sécurité et que rien n'indique qu'ils ne continueront pas à l'être (et effectivement, l'incendie s'est propagé vers l'est, alors qu'ils se trouvent à l'ouest de celui-ci) ?
On me rétorquera qu'ils pourraient au moins rentrer dans leur "chez eux" de vacances. Quelque chose me dit que ces gens-là campent et ne logent pas dans un hôtel ou une maison louée (je me trompe peut-être). Si vous avez déjà campé, qui plus est dans la région, vous savez que passer sa journée dans une caravane ou pire, une tente, n'est pas une sinécure, car à part passer la journée couché dans son lit, on ne peut pas toujours faire grand-chose selon l'équipement de camping dont on dispose.
Quant à ceux qui suggèrent qu'ils pourraient "faire quelque chose", que proposent-ils exactement de faire ? On ne s'improvise pas pompier. Si les agriculteurs locaux ont le matériel nécessaire pour porter assistance, que peuvent faire de simples vacanciers disposant au mieux d'une pelle pour creuser des tranchées et permettre à l'eau de s'écouler loin de la tente en cas d'orage ?
Finalement, quand on regarde la photo de plus près, on remarque certains détails qui nous avaient d'abord échappé : des sandales, des chapeaux, une planche de bodyboard. Ce couple n'est pas seul - j'imagine mal un adulte utiliser une telle planche dans un lac sans vagues. Si l'on regarde encore plus loin, on voit enfin les enfants en train de jouer dans l'eau. Et là, la photo prend un tout autre sens. Des parents (ou des grands-parents) qui ont emmené leurs enfants (petits-enfants) à la plage et qui passent le temps comme ils peuvent (en se reposant, en lisant ou en regardant le paysage) pendant que les enfants s'amusent comme tout enfant devrait pouvoir le faire en juillet. Il est tout à fait probable que, au moment où la photo a été prise, ces deux adultes regardaient les enfants jouer plutôt que l'incendie. L'incendie ne vient pas de se déclencher, il n'est pas une surprise ; et ils ne sont pas venus à la plage dans le but d'observer le spectacle du désastre. Le désastre est juste là, à l'arrière-plan, pendant que ces gens essaient de profiter de leurs vacances comme ils le peuvent, malgré la catastrophe. Peut-être que les adultes n'avaient finalement pas très envie d'aller à la plage ce jour-là, mais interdire une après-midi de plage promise à des enfants et les confiner dans une tente à la place, si vous pensez que cela est réaliste (et pas cruel), j'ose croire que vous n'avez jamais vraiment campé en été dans le Sud-Ouest de la France.
Mais quelles que soient les circonstances, les causes ou les motivations, demandez-vous si, dans leur situation, vous auriez vraiment agi différemment. Si vous me répondez "oui" sans hésiter, je ne veux pas vous offenser, mais permettez-moi de douter un peu de votre sincérité. Une telle affirmation, surtout si elle ne vient pas après une longue réflexion, me ferait plutôt penser à une performance moraliste destinée aux réseaux sociaux.
Ce qui m'amène à mon dernier point.
Ceux d'entre nous qui ont du mal avec cette scène, avec cette rencontre d'une certaine violence entre un incendie historique et la vie quotidienne dans ce qu'elle a de plus banal (je n'ai pas parlé du parasol, chargé de symboles, mais qui joue un grand rôle dans cette banalité du premier plan de la photo), ont, je pense, du mal à accepter une certaine réalité, encore surtout hypothétique, mais qui se concrétise de jour en jour et qui nous est jetée à la figure avec cette photo.
Voyez-vous, Hollywood nous a conditionnés et nous a menti (pas par malice, mais parce qu'au cinéma, la fiction est bien plus intéressante que la réalité, c'est la nature même du medium qui veut ça). L'effondrement climatique et la fin du monde (c'est-à-dire de notre monde tel que nous le connaissons) ne se dérouleront pas comme Hollywood nous a appris à l'imaginer : avec une situation d'urgence, des explosions, des hélicoptères, des gens qui crient, courent et parfois meurent, avec des effets spéciaux, un gros budget et des héros qui viennent nous sauver à la fin. Non. Tout comme le mal est banal, l'effondrement de la société l'est tout autant. Nous ne le vivrons pas en deux heures trente en courant et en échappant aux explosions. Nous allons le vivre jusqu'à la fin de nos jours, en nous levant le matin, en allant au travail, en élevant nos enfants, en partant en vacances, en faisant les courses. Parfois, de plus en plus souvent, il y aura des catastrophes, à la télévision, dans des lieux lointains et inconnus, dans des lieux connus et familiers, sans télévision, devant nos yeux. Pourquoi pas de l'autre côté d'un lac où nous avons emmené nos enfants en vacances ? Parfois, nous n'en serons pas les témoins, mais les acteurs ou les victimes. Peu à peu, parfois lentement, parfois trop rapidement, notre vie quotidienne changera, mais elle restera notre vie quotidienne. Ces catastrophes en feront partie, elles aussi ; elles deviendront de plus en plus banales.
C'est ce que cette photo montre, c'est pour cela qu'elle nous marque tant, que ce soit pour des raisons conscientes ou non. Parce que cette banalité de la fin du monde, ce n'est pas le futur. C'est le présent. L'effondrement ne va pas arriver. Il a déjà commencé depuis plusieurs années. Mais on ne le voit pas toujours, pas seulement parce qu'on ne veut pas le voir, mais aussi parce qu'il ne ressemble pas à ce que nous imaginions. En réalité, le véritable effondrement est finalement indiscernable de la vie quotidienne.
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Et quoi qu'il en soit, merci de m'avoir lu et j'espère à bientôt.
David
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