L’odeur des esprits adolescents

L’odeur des esprits adolescents
Ceci est un texte écrit il y a plus de dix ans, un soir d'été.
Voyez-le comme une espèce de mini-crise de la quarantaine, ou plutôt une des premières fois où je me fus retrouvé submergé par un sentiment de nostalgie comme jamais avant, et bien des fois depuis.
Je viens de le relire et il n'a pas trop vieilli, ma foi, donc je le partage ici avec vous.

Hier soir, je suis allé faire un tour sur la promenade du bord de mer. Il s’agit de l’une de mes activités préférées. C'est même la première chose que j’ai faite dans cette ville, lorsque j’y suis venu pour la première fois, une poignée d'années avant de m’y installer. Il n’y a que peu de choses plus relaxantes et agréables à faire ici, lors des soirs d’été.

Pourtant, étrangement, les locaux n’en sont pas si friands, si l'on considère que nous étions un samedi soir, et que je n’y ai croisé qu’une grosse dizaine de personnes. Quoique, moi-même, malgré mon amour pour ce lieu, je ne m’y étais pas rendu en soirée, sans aucun autre but que de m’y promener, depuis environ un an. Je blâme une succession de concours de circonstances et de remises à la prochaine fois, qui se multiplient un peu trop souvent.

Alors que je me dirigeais vers le chemin du retour, j'aperçus deux jeunes en train de jouer de la guitare. Avoir vingt ans, voire un peu plus, et se rendre dans un coin calme en bord de mer pour y jouer de la guitare, cela n’a rien d’exceptionnel. Tout le monde, ou presque, l’a fait un jour, quand l’occasion s’est présentée, moi le premier.

Mais voilà, je n’ai plus vingt ans.

En passant près d’eux, je les ai regardé jouer et ils m’ont soudain fasciné. Je les ai enviés. Je les ai aimés pour leur jeunesse, leur insouciance, pour ce qu’ils représentaient. C’est-à-dire moi-même à leur âge. Même si j’ai grandi à l’autre bout du monde, je soupçonne de ne pas avoir été très différent d’eux à leur âge et juste avant que ma vie ne prenne quelques tournants plutôt inattendus.

J’ai aussi soudain compris une chose. J’ai compris ce que ressentaient les mecs de quarante, voire cinquante ans qu’il nous arrivait parfois de rencontrer quand mes potes et moi avions vingt ans. C'était souvent sur les bords de mer en été, la nuit, parfois aussi à des concerts, ou tout simplement dans des bars. Je me souviens de la fascination que notre jeunesse exerçait sur eux. Ils essayaient parfois de sympathiser avec nous, avec plus ou moins de succès selon leur degré de gaucherie. Paradoxalement, alors que nous nous jurions régulièrement de "toujours rester jeunes dans notre tête, même quand nous serons vieux", nous trouvions souvent qu’ils avaient passé l’âge et que leur volonté de "rester jeunes" avait quelque chose de ridicule. Nous nous sentions parfois un peu gênés pour eux.

Mais ce soir, tous ces mecs vieillissants de ma jeunesse, je les comprends. Ce qu’ils ressentaient, c’était tout bêtement de la nostalgie. Et ils ne savaient pas comment y faire face. Et nous non plus ne savions pas comment faire face à leur nostalgie, un sentiment que nous ne pouvions comprendre.

La nostalgie, ce sentiment souvent entrevu au fil de mes lectures, de rencontres et de récits, mais que je n'avais jamais vraiment ressenti jusqu’à très récemment.

Et ce soir, devant ces deux jeunes et leur guitare, ce sentiment m’a frappé de plein fouet. J'ai moi aussi été tenté de me joindre à eux, mais les fantômes des mecs vieillissants de ma jeunesse m'ont rappelé que je n'aurais fait que les gêner.

Je me suis contenté d’un signe de tête, ce qui n’est pas rien dans ce pays où les inconnus s’ignorent complètement la plupart du temps. Ils me le rendirent avec le sourire. J’ai continué mon chemin.

En m'éloignant, j’eus la drôle d’impression que le son provenant de leur guitare était soudain un peu plus fort, comme s’ils voulaient me faire profiter de quelques accords de plus avant que je ne sois trop loin. J'ai d'abord douté de la réalité d’une telle chose, jusqu’à ce que j’entende les notes de cette intro inoubliable pour quiconque a eu 20 ans au début des années 90.

J’étais alors à plus d’une dizaine de mètres d’eux. Je me suis retourné. Exactement ce qu’ils attendaient.

Un bras tendu vers le ciel, un signe de la main, un pouce vers le haut.

Je pense qu’on s’est compris pendant ces quelques secondes.

Je n’ai plus vingt ans.

Mais mes vingt ans seront toujours quelque part avec moi.