Vision d'Ensemble

Vision d'Ensemble

— Papa, c’était quoi, cette “vision d’ensemble” dont tu parlais tout à l’heure ?
— Celle que la plupart des gens n’ont pas eue juste avant que tout ne s'effondre.
— Tu pourrais être plus précis ?
— Tu m’enregistres en ce moment ?
— Oui.

Le vieil homme s’éclaircit la gorge, but une gorgée d’eau, puis se prépara à raconter un nouveau chapitre de son histoire, comme il le faisait presque tous les jours ces derniers temps.

— Bon... Je parle des années 2020. Tu étais enfant à l’époque. Tu te souviens certainement de la plupart des événements majeurs de l'époque, mais sans doute pas des raisons ni des circonstances de ce qui s’est passé.

Quand je dis que les gens n'ont pas eu de vision d'ensemble, je veux dire que la plupart de ceux qui se souciaient de ce qui se tramait se concentraient trop sur la ou les questions qui leur tenaient à cœur, ignorant le reste ou le considérant comme secondaire. Les anticapitalistes ne voyaient tout qu'à travers le prisme de l'économie. Les féministes réduisaient tout à des questions de genre. Les antiracistes ne se concentraient que sur les questions raciales, et ainsi de suite. La plupart d'entre eux avaient également une vision limitée à leur propre pays, parfois un peu plus, mais presque jamais de vision globale.
En conséquence, trop peu de gens ont saisi l'ampleur de ce qui se passait à l'échelle mondiale, voire civilisationnelle.

— Pourquoi cela ?
— Honnêtement, je n'en suis pas tout à fait sûr, mais à l'époque, j'avais l'impression que l'une des conditions pour s'engager dans le militantisme était d'avoir des œillères. C'est peut-être inhérent au militantisme ? Quand on se préoccupe tellement d'une cause qu'on veut s'associer à d'autres personnes pour y consacrer la majeure partie de son temps et de son énergie, on a tendance à en avoir moins à consacrer au reste. Peut-être.
— Peux-tu développer ?
— Bien sûr, mais ne t'attends pas à ce que je te livre une analyse structurée de la chose. J'ai déjà essayé, mais c'était un sujet trop vaste, j'aurais du y consacrer plus de temps que je n'en avais l'envie. Tu devras te contenter des divagations de ton vieux père, telles qu'elles me viennent. Si tu veux ensuite mettre de l'ordre dans ces pensées, libre à toi.

Le pire dans cette histoire, c’est qu'à l'époque, j’étais parfois très critique envers tous ces gens, leur vision militante étroite et leur incompréhension de ce qui se passait de manière plus générale. J’attribuais leur manque d’actions vraiment efficaces à leur approche. Mais en fait, la plupart d'entre eux ont fait de leur mieux. Ce n'est pas totalement juste de leur imputer une quelconque responsabilité dans ce qui s'est passé.
Quant aux rares d'entre nous qui comprenaient bien la situation dans sa globalité se sentaient dépassés par celle-ci. Cela avait un effet paralysant indéniable.

Tu sais, ce sentiment que l'on éprouve quand on est confronté à quelque chose d'énorme, et qu'on se dit qu'on ne peut rien y faire, et que la seule réaction saine est : "À quoi bon ?" C'est ce que beaucoup d'entre nous ont ressenti. C'est peut-être même pour cette raison que les militants décidaient de se concentrer sur leur cause et d'ignorer tout le reste. Cela les aidait-il à lutter contre ce sentiment d'impuissance ? Je ne sais pas ; je n’étais pas l’un d’entre eux…

Mais tu voulais des détails. J'y viens.

La catastrophe climatique est l'alpha et l'oméga de tout ce qui s'est passé, alors commençons par là.

Dans les années 2020, la crise climatique n'était plus une hypothèse. Seuls les imbéciles faisaient semblant de ne pas la voir. Les imbéciles, et... les sociopathes au sommet du pouvoir qui estimaient que leur intérêt était que le plus grand nombre possible de gens l’ignorent ou la minimisent.

Il était devenu clair que nos sociétés allaient devoir changer et s'adapter à une échelle jamais atteinte auparavant. Mais lorsqu’une société change radicalement, les structures du pouvoir sont totalement bouleversées. Et bien évidemment, ceux qui détenaient le pouvoir ne voulaient pas le perdre. C'était aussi simple que cela.

Les gens se demandaient souvent pourquoi les pouvoirs politiques et économiques, en bref l’oligarchie, ne semblaient pas se soucier du réchauffement climatique. Oh, ils s'en souciaient beaucoup ! Ils ont rapidement compris que lutter efficacement contre le changement climatique impliquait de transformer la société d'une manière qui leur ferait perdre leur place au sommet de la pyramide. Je ne suis pas sûr qu’un seul d’entre eux fût prêt à faire ce sacrifice. On n'atteint pas leur position quand on est capable d'empathie.
Ils ont donc décidé que d'autres sacrifices devraient être consentis plutôt que de changer leur mode de vie.

Quelques années avant le début de l'effondrement, un événement m'a particulièrement marqué et m'a aidé à comprendre la situation : j'ai été choqué de voir jusqu'où la plupart des gens étaient prêts à aller pour que leur vie reste "normale".

Je me souviens d'une conversation particulière que j'ai eue avec un proche en 2019, juste avant la première pandémie. Lorsque je lui ai énuméré toutes les mesures à prendre pour enrayer le réchauffement climatique, cette personne s'est montrée instantanément sur la défensive et m'a répondu : "Mais on ne peut pas tout changer dans la société juste pour lutter contre le réchauffement climatique !", comme si je lui proposais la chose la plus absurde qui soit.
Le mot "juste" dans sa phrase m’a vraiment frappé. Pour cette personne, comme pour la plupart de ses contemporains, la normalité était l’aspect le plus important de sa vision du monde. Tout ce qui remettait en cause cette normalité était inacceptable. Le compromis n’en valait pas la peine à ses yeux.
Ce n'était pas une nouveauté ; c'est en fait la définition traditionnelle du terme conservatisme, au-delà de la signification électorale déformée et réductrice qu'il avait prise peu de temps auparavant.

Je pense toutefois que ce jour-là, j’ai fait comprendre à cette personne que tout allait changer, que cela nous plaise ou non. En 2019, nous avions encore le choix de la méthodologie de ce changement : soit les êtres humains transformaient leurs sociétés selon leurs propres termes pour réduire les effets du dérèglement climatique, soit un climat hors de contrôle déciderait de ces changements à leur place. S’ils voulaient que leurs petits-enfants aient un avenir, ce n’était pas vraiment un choix.

Ce choix pourtant facile n’a pas été fait. Il était tout simplement trop en contradiction avec cette « normalité » stupide. Est-ce parce que je n’avais jamais eu de vie normale que cette normalité m’apparaissait comme un obstacle et que je ne comprenais pas pourquoi les gens voulaient s’accrocher à cette illusion à tout prix ? Je ne sais pas. Mais, ce que je ne voyais pas à l’époque, mais que j’ai rapidement compris par la suite, c’est qu’il existait une troisième voie.

La société pouvait changer sous l'action de la population. Elle pouvait être ravagée par un climat en furie ou… elle pouvait être transformée par l’oligarchie qui ferait face aux défis climatiques à venir non pas aux côtés de la population, mais à ses dépens.

Au début, c'était difficile à concevoir. Les gens pensaient que tout le monde était égal face à la crise climatique.

Bien sûr, ce n'était pas vrai. Ceux qui pensaient que nous étions tous dans le même bateau auraient dû se rappeler que la plupart des passagers de première classe avaient survécu au naufrage du Titanic. Les passagers de troisième classe, eux, ont coulé avec le navire. Il est étrange de voir à quel point, plus d'un siècle après les faits, le Titanic reste si célèbre, et surtout si pertinent en tant que métaphore.
Il était naïf de penser que toute l'humanité était dans le même bateau et confrontée aux mêmes défis. Cela n'a jamais été le cas, et cela ne le sera jamais, pas même aujourd'hui.

Et quelle arrogance de la part des Occidentaux qui n'avaient de cesse de parler d'égalité, tout en ignorant la majorité de l’humanité !
Combien d'entre eux, pleinement conscients des systèmes d'oppression au sein de leurs propres cultures, ont ignoré délibérément l'oppression dont ils étaient les acteurs envers le reste du monde ?

Les pays riches n’avaient jamais cessé d’exploiter les pays pauvres. Mais la plupart des Occidentaux refusaient de l'admettre. Et lorsqu’ils le faisaient, ils se dégageaient toujours de toute responsabilité individuelle dans cette oppression.
C'était exactement la même chose que pour les membres de la bourgeoisie occidentale qui rejetaient toute responsabilité individuelle dans l’oppression des classes inférieures. Au XXIe siècle, le simple fait d'évoquer les classes sociales en ces termes, "classe inférieure" et "classe supérieure", était considéré comme indésirable. Ce n’était pas assez politiquement correct. Certaines sociétés occidentales allaient même jusqu’à nier l’existence des classes sociales. Quelle naïveté ou quelle hypocrisie !

Donc, oui, la plupart des gens dans les pays riches ignoraient totalement, dans les deux sens du terme, ce qu’était la vie pour la majeure partie de l’humanité. Beaucoup ignoraient même qu'ils n'étaient pas la "plus grande partie de l'humanité". Leur aveuglement et leur ethnocentrisme étaient tel.

Je vivais déjà ici à l’époque et je restais stupéfait de voir à quel point les Occidentaux considéraient l’Asie comme une région sans grand intérêt, un endroit où rien d'important ne se passait. Elle n’apparaissait dans leur champ de vision que pour le tourisme ou l’exotisme. À l'époque, l'Asie comptait plus de 50 % de la population mondiale, mais elle était considérée comme négligeable par les Occidentaux.

Le pire symptôme de ce mépris total pour le reste du monde était lorsque les Occidentaux se qualifiaient eux-mêmes d'"humanité" ou de "monde" lorsqu’ils discutaient de questions sociétales ou de l’actualité.

Cette déshumanisation des non-Occidentaux était omniprésente et constante. La plupart du temps, les Occidentaux n'avaient même pas conscience d'être coupables de cette habitude ignoble, ce qui ne faisait qu'empirer les choses. Leur attitude défensive lorsque je le leur faisais remarquer conduisait à des situations risibles en apparence, mais réellement tristes et honteuses.

S’ils s’étaient souciés ne serait-ce qu’un peu plus du reste du monde, ils auraient peut-être réalisé qu’eux aussi étaient méprisés et ignorés de la même manière par les membres les plus riches et puissants de leur propre société. Peut-être.

J'ai compris que l'oligarchie se moquait bien du reste de la population lorsque la première grande pandémie a frappé au début des années 2020. Au Japon, nous avons d'abord eu de la chance : la plupart des gens ont adopté le bon comportement et nous avons été largement épargnés par les premières vagues qui ont fait tant de victimes en Europe et en Amérique du Nord. En revanche, dans ces régions, pourtant les plus touchées, la situation a atteint des sommets d'absurdité difficiles à croire.

Les gouvernements semblaient rivaliser pour savoir lequel gérerait la situation de la manière la plus incompétente. La pandémie a été politisée au moment même où elle battait son plein. La science a été ignorée de manière que je n'aurais jamais cru possible au XXIe siècle. Comme tu le sais, la situation s'est encore aggravée par la suite. Partout sur l'échiquier politique, les gens ont commencé à rejeter les faits et les dernières découvertes médicales s'ils ne correspondaient pas à leurs idéologies ou à leurs souhaits tout simplement.
Très vite, trop vite, le désir d'un retour rapide à la normale est devenu primordial pour la plupart des gens. Ils refusaient d'admettre que le monde d'avant la pandémie avait disparu à jamais, qu'il ne reviendrait jamais. Peu importait, ils ont tout simplement fait collectivement semblant qu'il était de retour.
Les faits ont été ignorés, encore et toujours. Plus la recherche médicale en apprenait sur le virus, plus il devenait évident que les infections répétées et leurs effets à long terme étaient terribles et extrêmement néfastes. Et pourtant, plus la recherche comprenait le virus et sa dangerosité, plus la population générale s'était convaincue que le virus n'était pas plus grave qu'un simple rhume. Et leurs dirigeants s'en réjouissaient.

Au nom de leur sacro-sainte "normalité", les gens étaient devenus aveugles face aux faits. C'est triste, mais je suppose que c'était une sorte de mécanisme d'adaptation face à l'inacceptable.

Tu dois certainement te demander pourquoi les gouvernements n’ont pas fait mieux.
D’une part, la plupart des élus des dernières années des démocraties occidentales n’ont pas accédé au pouvoir grâce à leurs compétences en matière de leadership — la plupart en étaient totalement dépourvus — ou encore moins grâce à leur sagesse, mais plutôt grâce à leur charisme et à de la bonne vieille propagande. À l'époque, l'objectif de la plupart des médias n'était plus d'informer la population, mais de la manipuler pour servir les intérêts de leurs propriétaires oligarchiques.
Si aucun des dirigeants mondiaux n’a été capable ou disposé à gérer une telle épreuve, parce que l’oligarchie ne le souhaitait pas, s'ils ont accepté de laisser mourir les membres les plus âgés et les plus fragiles de la société, et de laisser une grande partie de la population devenir chroniquement malade et handicapée au nom de "l’économie", de quoi allaient-ils être capables ensuite ?

Qu'étaient-ils prêts à faire — ou à ne pas faire — au détriment de la population dans son ensemble ? D’autant qu’il devenait de plus en plus évident que l’avenir s’annonçait difficile.

Sacrifier une partie de la population pour des gains politiques ou économiques n’avait rien de nouveau ; après tout, c’était l’objectif de la plupart des guerres. Cependant, les circonstances particulières — le risque même d'un effondrement de la société — et l'ampleur mondiale du phénomène étaient sans précédent.

Pour moi, la pandémie de 2020 a constitué un tournant historique pour cette raison. Le fait que les pouvoirs en place considèrent une partie de leur population comme sacrifiable n’avait rien de nouveau. Cependant, le fait que la population occidentale se considère elle-même comme sacrifiable parce que le contraire serait "incommode" m’a vraiment ouvert les yeux.
Je savais déjà que les dirigeants élus démocratiquement n’étaient que les marionnettes des véritables pouvoirs oligarchiques, mais j’avais espéré que la population finirait par se réveiller et réaliserait que des sociopathes l’avaient prise en otage.

Non seulement cela ne s'est pas produit, mais la plupart des gens sont même allés jusqu'à considérer leur propre santé et leur bien-être comme secondaires. Non seulement ils ne se sont pas opposés au détournement de la démocratie, mais ils ont même fini par la considérer comme une source de désagréments.
Pour être saine et fonctionnelle, une démocratie a besoin d'une population éduquée, capable de penser au-delà de sa propre personne. Cela exige parfois de mettre ses propres intérêts de côté pour le bien commun. Cela était devenu trop contraignant pour la plupart d'entre eux. Les faits, les connaissances, l'esprit critique et le sens civique étaient devenus indésirables.

Oh, cela ne s'est pas produit du jour au lendemain. C'est le résultat de décennies de travail acharné de la part de l'oligarchie, décennies passées à détruire l'éducation et l'esprit critique, et à attaquer l'idée selon laquelle l'intelligence et la culture sont souhaitables. Ils ont veillé à ce que les distractions (dans les deux sens du terme, envahissent la plupart des aspects de la vie quotidienne. Ajoute à cela une propagande à l'ancienne et une focalisation sur des débats incessants dans le discours public, ce qui a conduit à des divisions de plus en plus profondes au sein de la population. Il y a également eu une confusion constante entre opinions et faits, ce qui a rendu ces derniers indignes d’intérêt aux yeux du public. C’était une attaque contre l’idée même de vérité. Tout est devenu une opinion. Chaque opinion est devenue égale et digne d’intérêt.
Il en a résulté une population prête à tout accepter et à soutenir des systèmes et des dirigeants qui ne se souciaient aucunement de son bien-être. Bien sûr, il existait des variations d'un pays à l'autre et d'une société à l'autre, mais ces variations étaient minimes en Occident. À cette époque de l'histoire, et pendant encore quelques années, l'Occident était toujours la force dominante contrôlant le reste du monde. Et malgré des différences superficielles, l'Occident était unifié sous une idéologie unique : le néolibéralisme.

Cette idéologie était incompatible avec la préparation au plus grand défi auquel l'humanité ait été confrontée depuis l'aube de la civilisation : le changement climatique. Même le terme "changement climatique" avait été inventé et popularisé par l'oligarchie afin d'atténuer la gravité de la catastrophe dans la pensée et le discours publics.

Dans les années 2020, la catastrophe avait déjà commencé dans les pays les plus pauvres. Cela a entraîné une augmentation de l'immigration vers les pays qui semblaient encore épargnés, dont l'Occident. Mais les populations des pays riches accordaient bien plus d'importance à leur normalité et leur confort qu'à toute autre chose, et ne voulaient pas que ceux-ci soient perturbés par des étrangers pauvres à la peau sombre. Cela a conduit à une montée fulgurante de la xénophobie et à un nombre croissant de personnes séduites par le fascisme, un système politique bien plus pratique pour l'oligarchie qu’une démocratie toujours désordonnée, compliquée et laissant la place aux voix discordantes.

Une fois de plus, les Occidentaux se sont concentrés sur les mauvaises choses et ont ignoré ce qui comptait vraiment.

Certaines personnes n'étaient pas aveugles : elles voyaient l'effondrement climatique se profiler, la santé publique se détériorer et les inégalités économiques prendre des proportions gigantesques. Elles voyaient les faits être balayés pour laisser la place à des opinions infondées et néfastes. Elles voyaient la démocratie mourir à petit feu et le fascisme resurgir et s'installer.

Tout cela, certaines personnes le voyaient.

Mais la plupart des gens ne l’ont pas vu — ou plutôt, n’ont pas voulu le voir. Peut-être était-ce trop vaste, trop incroyable ou trop "irréaliste".

Ainsi, la plupart de ceux qui savaient que les choses n'allaient vraiment pas ont décidé de concentrer leur énergie sur un seul sujet. Peut-être parce qu'il leur semblait impossible d'en faire davantage. Ou peut-être parce que même les personnes intelligentes et éduquées avaient été formées pour être des spécialistes et souffraient de cette myopie épistémologique. Je ne sais pas trop.

Comme je l’ai déjà mentionné, ceux d’entre nous qui avaient une vision d’ensemble se sentaient submergés par la situation. C'était comme si l'inaction était le seul moyen de préserver notre santé mentale. À ce stade, la seule chose que nous pouvions faire, c’était de nous préparer au pire.

Finalement, dans les années 2030, suffisamment de gens ont enfin compris la situation de manière globale, alors que le confort et la normalité se faisaient de plus en plus rares.
Mais il était déjà trop tard, d’autant que la deuxième grande pandémie a frappé en 2032, marquant le début des "années catastrophiques".

Mais alors, qu'est-ce que cette "vision d'ensemble" dont je parle depuis le début ?

Eh bien, tu l'as certainement compris à présent, d'autant plus que tu as grandi en plein dedans.
La vision d'ensemble, c’est que si nos gouvernements ont si mal géré la première pandémie, laissé mourir les services publics (en particulier l’éducation et la santé), adopté massivement les soi-disant "IA" qui ont détruit Internet et bien plus encore, s'ils sont devenus xénophobes et fascistes, et ne semblaient pas se soucier de l’urgence climatique, ce n’était pas seulement de l’incompétence. Ou plutôt, le fait que tant de démocraties aient élu des dirigeants incompétents au cours de ces années-là faisait partie du plan.

La vérité, la vision d'ensemble, c’est que les dirigeants occidentaux ne sont pas soudainement devenus incompétents. Bien au contraire, ils faisaient plutôt du bon travail. Mais leur travail n'était plus de servir les citoyens qui les avaient élus. Leur travail consistait à affaiblir ces populations par tous les moyens nécessaires, afin que, lorsque l'effondrement se produirait et que la situation deviendrait incontrôlable, les oligarques puissent conserver leur pouvoir quoi qu'il arrive.

Ils savaient que l’effondrement était imminent. Ils s’y préparaient mieux que quiconque.
Les milliardaires (puis les billionnaires), accompagnés de leur cortège de flagorneurs et de serviteurs, savaient ce qui attendait la planète si l’Occident continuait de la piller et de la ravager.

À la fin du XXe siècle, ils ont fait un choix. Ils auraient pu utiliser leur immense pouvoir et leurs ressources pour changer la société et nous prévenir de l'effondrement et de la crise climatique. Cependant, cela aurait signifié instaurer un nouvel ordre mondial, plus égalitaire et moins exploiteur. Cela aurait impliqué de renoncer à une grande partie de leur pouvoir et de leur richesse.
Ils ont donc choisi de laisser le réchauffement climatique suivre son cours. Ils ont transformé la société de manière à pouvoir concentrer encore plus de pouvoir et de richesse, assurant ainsi leur propre survie au détriment de milliards d'autres personnes.

Dans ce nouveau paradigme, la population ne devait pas seulement être exploitée ; elle devait également être affaiblie physiquement et mentalement. Elle devait devenir sacrifiable. Plus le climat devenait chaotique, plus une population nombreuse constituait une nuisance et un danger, et plus il était nécessaire de l'éliminer.

Afin de préserver le mode de vie de quelques milliers de personnes, il leur fallait détruire celui de milliards d’autres. Il fallait également réduire leur nombre, les dresser les uns contre les autres et se débarrasser de la plupart d'entre eux par tous les moyens nécessaires : pauvreté, fascisme, pandémies mal gérées et, bien sûr, guerres.

Comme tu le sais, c’est exactement ce qui s’est passé.

Je ne sais pas combien il reste de personnes sur la planète aujourd'hui, mais elles ne doivent pas être nombreuses.

Ici, nous ne devons plus être qu'environ 20 % de ce que nous étions lorsque tu étais enfant. Si le climat nous malmène autant qu'ailleurs, au moins notre société était plus soudée et plus pacifique que la plupart des autres. Les communautés d'aujourd'hui en sont les dignes successeures.

Je n'ai plus eu de nouvelles de l'Amérique du Nord depuis plusieurs années. Selon ce que j'en sais, le continent a été ravagé par des années de conflit et la loi du plus fort est devenue la norme pour les rares survivants. Il n'y a plus vraiment de société là-bas, juste des systèmes tribaux dont le fonctionnement est basé sur le conflit et la violence.
Ce qu'il reste de l'Europe se compose de petits pays autocratiques, de fiefs et de cités-états qui entretiennent, au mieux, des relations tendues.
Quant aux anciens pays pauvres, autrefois appelés « le Sud », ce ne sont plus que des déserts climatiques où des poches de population survivent à peine et sont régulièrement décimées par des typhons ou des sècheresses de plus en plus intenses.
J'ai entendu dire que des réfugiés d'Australie et d'Amérique du Sud avaient fondé des colonies en Antarctique. Je ne sais pas dans quelle mesure ces rumeurs sont fondées.
Peut-être les sociétés des régions les plus septentrionales de la planète ont-elles survécu ? Je n'en sais rien. Si c'est le cas, soit ils nous ont oubliés, soit ils ne disposent pas de moyens de communication ou de transport à longue distance plus développés que les nôtres.

Je n'ai pas vu de navire étranger au large des côtes depuis la fin de la guerre avec la Chine. Mais je m’égare. As-tu tout ce qu’il te faut pour le sujet d’aujourd’hui ? Pour la "Vision d'Ensemble" ?

Kei réfléchit un instant, puis referma son carnet.

— Oui, ça ira. Merci, papa.
— De rien, mon fils. Tant qu'il me reste des souvenirs, il ne faut pas les laisser se perdre.
— Tu exagères, papa. Tu as encore toute ta tête.
Avant de conclure, j'ai encore une question. Tu viens de mentionner la Chine, mais tu n'as rien dit sur la situation là-bas avant la guerre et les années de troubles.
— Disons simplement que pendant un certain temps, la Chine s'en est mieux sortie que l'Occident, jusqu'à ce que ce ne soit plus le cas. Mais je suis fatigué, alors ce sera pour une autre fois, si tu es d'accord.
— Bien sûr, papa. Tu veux que j’allume la clim pour ta sieste ? Il devrait faire beau demain, on pourra recharger les batteries.