Victoire pour Hepburn!
Je suis souvent assez critique envers les autorités japonaises (à juste titre), je me dois donc également de souligner lorsqu’elles prennent de bonnes décisions. C’est le cas cette fois-ci. Le Japon a en effet décidé d’abandonner officiellement la méthode Kunrei-shiki de transcription de sa langue en alphabet romain pour adopter le système Hepburn.
Permettez-moi de vous expliquer si vous n’êtes pas familier avec le sujet.
Au XIXe siècle, lorsque le Japon s’est ouvert au monde, il est rapidement devenu nécessaire de transcrire la langue japonaise en alphabet romain pour les étrangers qui arrivaient de plus en plus nombreux dans l’archipel (il n’y avait pas encore beaucoup de touristes, mais beaucoup de fonctionnaires, de scientifiques, etc. ). En vrai, les premières transcriptions datent du XVIe siècle, mais la fermeture du Japon à l’Époque d’Edo a interrompu le processus.
Plusieurs systèmes ont été développés, et deux d’entre eux ont pris le dessus sur les autres :
Le premier est le système Hepburn, conçu par M. Hepburn, que vous et moi utilisons pour écrire les mots japonais. Le second est le système Kunrei-shiki (qui n’a pas été conçu par M. Kunrei-shiki 😉 ), dont vous n’avez peut-être jamais entendu parler, à moins de vivre au Japon.
Quelle est leur différence ?
Le système Hepburn a été conçu pour se rapprocher autant que possible de la prononciation anglaise. Il est aussi précis que possible, mais il n’est pas parfait, car certains sons japonais n’existent pas en anglais. Par exemple, le mot ramen ne se prononce pas comme vous pourriez le penser (surtout si vous le prononcez avec un /r/ francophone). La prononciation correcte est /lamen/ avec un /l/ français, mais M. Hepburn pensait que le son était plus proche du son /r/ anglais (il ne parlait probablement pas français). C’est un exemple parmi d’autres.
D’autre part, le système Kunrei-shiki a été conçu pour être aussi logique que possible du point de vue de la langue japonaise. Il ne se préoccupe toutefois guère de la façon dont un mot écrit avec ce système serait prononcé dans une langue étrangère.
En résumé:
- Le système Hepburn est conçu pour être utilisé par les anglophones et les autres Occidentaux.
- Le système Kunrei Shiki est, lui, destiné aux Japonais.
Ce dernier a été adopté il y a plusieurs décennies comme méthode officielle de romanisation du japonais et est enseigné à tous les Japonais depuis lors. Une chose à laquelle le gouvernement n’avait pas pensé, c’est qui a réellement besoin d’utiliser le romaji (l’écriture de la langue japonaise en caractères romains) et quand. Cela peut vous surprendre, mais ce ne sont généralement pas les Japonais qui en ont besoin, mais plutôt les étrangers.
Cependant, comme souvent au Japon, ce fait ne semble avoir effleuré l’esprit d’aucun décisionnaire. Un système de romanisation existe, il fonctionne, alors pourquoi s’en plaindre ? N’est-ce pas ?
Mais avant d’aller plus loin, je dois peut-être expliquer en quoi ils diffèrent.
Prenons cet ensemble de kana (unités phonologiques japonaises) : た, ち, つ, て, と. En japonais, ces caractères sont normalement regroupés ensemble, et vous comprendrez immédiatement pourquoi :
En Kunrei-shiki, cet ensemble devient : ta, ti, tu, te, to. Logique, n’est-ce pas ?
Eh bien, en Hepburn, ce sera : ta, chi, tsu, te, to.
Pourquoi ? Parce que la prononciation de ち est beaucoup plus proche de /chi/ (en anglais, donc /tchi/ en français) que de /ti/, et parce que つ se prononce /tsu/ (/tsou/ en français), et non /tu/ (/tou/ en français).
Vous voyez donc comment l’un est conçu pour aider les étrangers à prononcer le japonais, tandis que l’autre est conçu pour permettre aux Japonais d’utiliser l’alphabet romain sans vraiment tenir compte de la phonologie.
Voici un autre exemple concret :
Il y a une île magnifique dans ma région qui s’appelle 小豆島.
Vous ne savez pas le lire ? Pas de problème, romanisons son nom.
En Kunrei-shiki : Syoudosima.
En Hepburn :Shodoshima.
Aucune des deux transcriptions n’est parfaite. Dans le cas de Hepburn, le premier "o" est un /o/ long (il est parfois transcrit "ō", mais je vais rester simple et vous épargner les macrons), et le "sh" n’est pas tout à fait le son /sh/ anglais. Toutefois, la façon dont on lit ce système sera toujours beaucoup plus proche de la prononciation réelle que la façon dont un anglophone lira le Kunrei-shiki. En effet, il prononcera "Syoudosima" plus ou moins comme /Siaodosaïma/ (si on le retranscrit avec des règles de prononciation françaises).
Mais le Kunrei-shiki reste plus logique pour les Japonais.
Sauf que… Aucun Japonais n’écrira jamais Syoudosima. Ils écriront bien entendu 小豆島. À moins qu’ils n’écrivent à des étrangers ; dans ce cas, si l’on écrit Syoudosima, cela ne sera d’aucune aide pour quiconque.
Le Kunrei-shiki est donc fondamentalement inutile, n’est-ce pas ?
Pas complètement. L’apparition des ordinateurs a entrainé une utilisation beaucoup plus importante du romaji pour les Japonais. Son utilisation est nécessaire pour pouvoir taper sur un clavier d’ordinateur. Je ne sais pas comment cela se passait autrefois, mais aujourd’hui, un ordinateur japonais accepte à la fois le Kunrei-shiki et le Hepburn lors de la saisie. Mais dans la pratique, vu que tous les Japonais connaissent le Kunrei-shiki et peu maitrisent le Hepburn, c’est le premier qu’ils utilisent pour taper quoique ce soit, car plus logique et plus régulier pour eux.
C’est donc le chaos dans lequel se trouve la romanisation du japonais depuis plusieurs décennies. La situation s’est aggravée lorsque de plus en plus de Japonais ont réalisé que les étrangers avaient besoin du système Hepburn, tandis que le reste de la population (la majorité) n’en avait toujours aucune utilisation, car ils n’ont que peu ou pas de contacts avec des étrangers dans leur vie quotidienne.
De nos jours, on trouve des choses romanisées d’une manière ou d’une autre, parfois un mélange des deux. Tout cela cause parfois beaucoup de confusion.
Eh bien, en mars 2025, les autorités japonaises ont enfin compris, après environ 150 ans, que l’objectif du romaji était de rendre le japonais lisible pour les étrangers et qu’un système utilisé uniquement par les Japonais n’avait donc aucun sens.
Mieux vaut tard que jamais.
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