Guerre 1914 – Sur le Front – Infanterie au Combat

Guerre 1914 – Sur le Front – Infanterie au Combat

Il y a beaucoup à dire à propos de cette carte postale que je trouve fascinante, comme toutes celles datant de la Première Guerre Mondiale.

Tout d’abord, il est intéressant de voir qu’il est écrit "Guerre de 1914". Nous sommes alors au tout début de la guerre. Évidemment, personne n'avait la moindre idée de la durée de ce conflit. En 1914, tout le monde pensait que ce serait l'affaire de quelques semaines, au pire de quelques mois. C'est probablement le cas pour chaque guerre, j'en ai peur.

Les tranchées n’existaient pas encore. Les troupes se déplaçaient beaucoup. L’infanterie française portait encore son uniforme du XIXe siècle, avec pantalons et chapeaux rouges.

Pour rappel, en ce début de XXe siècle, alors que les autres protagonistes (alliés et ennemis) commençaient à saisir l’importance des tenues de camouflage, l’état-major français s’en préoccupait beaucoup moins. Il était très fier de son uniforme rouge et bleu datant de plusieurs décennies. Il est vrai que les défilés du 14 juillet devaient être beaux avec de tels uniformes, mais sur le front, les armes blanches disparaissaient et les armes à feu se faisaient de plus en plus précises et avec des portées de plus en plus longues, et bien sûr, de plus en plus destructrice. Et c’est l'une des raisons des lourdes pertes subies par la France aux premiers jours de la guerre : les chapeaux rouges, ça aidait l’ennemi à mieux viser la tête, sans même la protéger.

Ironie du sort, quelques années avant le conflit, une initiative avait été lancée pour supprimer la couleur rouge des uniformes, mais elle avait été rejetée par un nombre suffisant de politiciens conservateurs et d’officiers supérieurs. Toutefois, les uniformes "bleu horizon" avaient déjà été conçus lorsque la guerre éclata, mais ils ne purent être produits en quantités suffisantes qu'en 1915, date à laquelle ils remplacèrent enfin les uniformes bleus et rouges. À ce moment-là, le carnage avait déjà eu lieu : 206 515 soldats avaient été perdus (tués, grièvement blessés ou portés disparus, c'est-à-dire prisonniers ou morts et abandonnés sur le champ de bataille au moment de la grande retraite). Le 22 août 1914 est considéré comme le jour le plus sanglant de l'histoire de France, avec entre 25 000 et 27 000 victimes en une seule journée.

L’histoire racontée au verso est également fascinante et très instructive.

Quelques informations sur le contexte.

Voici l’une des nombreuses cartes que Jean Sazy a écrites à sa femme, Jeanne, alors qu’il était conscrit et envoyé au front.

Je ne sais pas exactement qui il était (un cousin ou un ami de mon grand-père ?), ni comment ces cartes se sont retrouvées avec la correspondance dont j'ai hérité. Ce qui est intéressant, c’est que je possède également certaines des cartes que Jeanne a écrites à son mari. Mon père se souvient très vaguement d'un Jean qui était très proche de la famille pendant sa petite enfance ; il aurait peut-être même vécu avec eux pendant un certain temps.

J’essaie depuis un moment de trouver des informations en ligne à son sujet. Et petit à petit, j'en trouve. Le Ministère des Armées a un site qui répertorie toutes les personnes décédées sous les drapeaux. On y trouve deux Jean Sazy, mais aucun ne correspond à celui que je cherche. À un moment, j'avais cru l'avoir retrouvé, mais le "Jean-Baptiste Sazy", originaire de la commune voisine de celle de mon grand-père, est mort en 1914 (une des nombreuses victimes des "chapeaux rouges", je le crains). Notre Jean a continué à écrire pendant toute la durée de la guerre.
Le problème, c'est que Sazy est un nom assez courant dans les villages avoisinants celui de ma famille. Et Jean était bien sûr un prénom très courant au début du XXe siècle.

Mais il y a quelques années, l’INSEE a numérisé un grand nombre de ses données, y compris la liste des personnes décédées en France après 1970, ce qui fait le bonheur des généalogistes et m’aide parfois, quand je dois effectuer des recherches comme celle-ci.

J’y ai trouvé deux Jean Sazy, nés à la fin du XIXe siècle, dans des communes proches de celles où vivait mon grand-père. Mais il y a quelques jours, je suis tombé sur un autre document fascinant qui confirme plusieurs détails sur Jean et Jeanne, ce qui m'aide à les identifier. Et qui m'indique le Jean en question n'est aucun des deux gens ci-dessus.

Je laisse planer le suspense, j'écrirai un article à ce sujet dans quelques jours.

 

Les cartes de Jean sont parfois difficiles à lire. Il essayait souvent de faire tenir un maximum de choses sur un minimum de place, et ses textes s'étendaient souvent sur plusieurs cartes. Un rappel intéressant de l'importance de la contrainte de l'espace pour l'écriture à l'époque. Surtout quand on est au front, je suppose.
C'est d'ailleurs l'un des sujets principaux de ce texte, même si la partie centrale est parfois un peu difficile à déchiffrer. Si l'on ajoute à cela quelques fautes de grammaire et des expressions désuètes, ses textes ne sont pas aussi faciles à lire qu'on pourrait le croire au premier abord. Si vous souhaitez vérifier la qualité de mes transcriptions et y apporter des corrections, n'hésitez surtout pas, les commentaires sont là pour ça.

Veuillez également noter qu'il s'agit de la dernière partie d'une lettre plus longue. Malheureusement, je n’ai pas pu trouver le début (le tri est plus difficile à faire quand on n’a que la version scannée des cartes sous la main). J’espère qu’il apparaîtra à une date ultérieure.

Voici ce que la carte dit :

Maintenant, comme je te le dis sur toutes les cartes que je t’envoie, nous sommes comme les oiseaux qui sont sur les branches. Aujourd’hui, on est là et demain, on peut être ailleurs. Mais que veux tu, on ne gouverne pas.

Je vais te dire que tu aies la bonté de m’envoyer de l’argent. J’en ai encore un peu mais je ne veux pas attendre d’être à sec parce que il y a que mes cartes qui nous sont fournies (?) il y en a pour une vingtaine de jours. Et la tienne (?) prenne une quinzaine de jours. 

Voila tout ce que je pense vous dire pour l’instant.

Je suis toujours en bonne santé et je désire que vous soyez de même.

Le vin est très cher, nous le payons 12 sous le litre, et chaque jour, on boit un litre avec Lanois (?)

Jean Sazy

Ton mari qui t’embrasse bien fort de loin.

Comme vous le verrez au fur et à mesure que je trouverai le temps de publier d’autres cartes de Jean, bien qu’il n’y raconte jamais grand-chose d’important (les soldats n’étaient pas autorisés à révéler grand-chose, et la correspondance avec le monde extérieur était fortement censurée), je pense que ces cartes sont précieuses pour nous renseigner sur la vie quotidienne des soldats ainsi que sur leur état d’esprit. Celui-ci va beaucoup changer au fil de son séjour dans l’armée, qui passe de plusieurs semaines à plusieurs mois, puis à plusieurs années, avec tous les morts et les horreurs dont il est témoin.

À suivre…

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